1865 - 1905
Enclos Saint-Martin, 16/3
Rue Roc Saint-Nicaise, 17
Place de Lille, 31/32
Théophile Brackelaire est né à Renaix en 1837. En 1861, il se marie à Joséphine Vandries. En 1863, il ouvre dans sa ville un atelier de photographie sous la dénomination « Photographie artistique instantanée ». L’exploitation du studio est néanmoins de courte durée : en 1865, Brackelaire quitte Renaix et s’installe à Tournai.
Brackelaire emménage à Tournai au numéro 16/3 de l’Enclos Saint-Martin. Ses annonces publicitaires apparaissent dans la presse locale à partir de février 1866. Ses premières photos révèlent les moyens réduits des débuts du studio : sans doute par souci d’économie, Brackelaire utilise d’anciens supports renaisiens, dont il corrige manuellement l’adresse au verso. Par la suite, il colle de petites étiquettes mentionnant l’emplacement tournaisien.
En commerçant avisé, Brackelaire compense son relatif isolement dans le parc communal en exposant sa production sur la Grand-Place, chez le libraire Lecomte-Bocquet.
Les affaires vont bon train et Brackelaire décide de déménager dans une rue plus passante. En avril 1868, il investit le numéro 17 de la rue Roc Saint Nicaise, non loin de sa première implantation.
Brackelaire est le premier photographe tournaisien à réaliser des photos tirées « au charbon ». Ce procédé emprunte son nom du carbone alors utilisé comme pigment sur le papier sensible. Chimiquement plus stable que les autres tirages, il est souvent associé au qualificatif « inaltérable ».
Les photos émaillées constituent également une de ses spécialités. Ces portraits, souvent détourés et recadrés dans un médaillon ovale, sont recouverts d’un épais vernis. Certains supports sont bombés, ce qui confère alors à la photo l'apparence d’un camée.
Brackelaire vante également ses photos réalisées « à la Rembrandt ». Cette technique s'inspire des luminosités du maître hollandais et joue sur les contrastes d'ombre et de lumière. Malgré la référence au peintre, peu de portraits répondent vraiment à ce standard artistique. Est-ce le modelé plus marqué des reliefs du visage qui rebute les clients ?
Comme tout commerçant, Brackelaire n’a de cesse d’élargir sa clientèle. En 1872, il ouvre une succursale à Ath où il opère un jour par semaine. En 1875, il lance la « Photographie populaire » et propose des cartes de visite à moitié prix. Vers 1880, il installe une succursale à Mouscron. Ces studios annexes ne connaissent néanmoins pas une longue exploitation, car c’est dans son atelier de la rue Roc Saint Nicaise que le photographe réalise l’essentiel de sa production.
Tous les pans de la société tournaisienne, à un moment ou un autre franchissent les portes du studio. Pour les mettre en situation et en valeur, le photographe, en plus de ses qualités techniques, use de décors variés.
Ainsi, une imitation de rocher, une fausse meule de foin ou une texture herbeuse rappellent la quiétude campagnarde. Une barque factice évoque l’environnement d’une rivière. Les représentations des vues intérieures s’enrichissent de décors et de meubles divers. Un chalet accueille les groupes ; une banquette surélevée se prête aux portraits d’enfants.
Enfin, Brackelaire est le seul photographe tournaisien à utiliser des toiles peintes où l’on distingue les silhouettes caractéristiques de la cathédrale et du beffroi ; il est également le seul à faire imprimer au dos de ses portraits les armoiries de la ville. Par ses décors clairement localisés et le verso de ses photos, il marque l’ancrage tournaisien de sa production et témoigne de son attachement à sa cité d’adoption.
En octobre 1887, le commerce du photographe connaît une 3e implantation : le 31 de la place de Lille. Ce déménagement dans le même quartier (la paroisse Sainte Marguerite) ne contrarie en rien les habitudes de la clientèle et offre au professionnel une excellente visibilité. Quelques mois auparavant, le propriétaire de l’immeuble avait réaménagé le 2e étage de la bâtisse en atelier de photographie. La vaste maison est ainsi dotée de deux galeries vitrées, dont une de 12m sur 5m spécialement dédiée aux portraits à la Rembrandt chers au photographe
Renaisien d'origine, Brackelaire s'intègre rapidement à la société tournaisienne : dès 1866, il rejoint les rangs de la garde civique, organisation paramilitaire locale qui veille au maintien de l'ordre et au respect des lois. Engagé comme chasseur dans la compagnie des chasseurs-éclaireurs, il gagne ses galons au fil des années et termine sa carrière avec le grade de lieutenant.
Fort de son expérience professionnelle, il figure en mai 1874 parmi les fondateurs de l'Association belge de photographie, société qui encourage l'essor de la photographie. Seul membre tournaisien à l'époque, il y restera en fonction pendant 10 ans.
Dans le même ordre d’idées, il participe mai 1885 à la naissance du Cercle artistique de Tournai, groupe qui soutient la pratique et la propagation des beaux-arts dans la ville. Parmi les membres fondateurs, figure également un de ses confrères, Philippe Hannet.
Brackelaire expose ses photograhies aux deux premiers salons organisés en 1885 et 1886. Ses réalisations garnissent aussi, entre autres, les cimaises de l'exposition photographique de Gand en 1878 et 1880 ainsi que celle en faveur des enfants défavorisés à Tournai en 1896.
Bon sang ne saurait mentir. Son fils aîné, Valentin, est lui aussi actif dans la garde civique. Artiste dans l'âme, il expose ses oeuvres -en peinture et sculpture- aux salons du Cercle artistique de Tounai en 1887, 1888 et 1889. Il exerce également le métier de photographe mais, n’ayant pas pignon sur rue, il seconde son père dans l’atelier familial.
En décembre 1896, le malheur s'abat sur l'atelier. Valentin Brackelaire, 34 ans à peine, décède. Était-il prévu que le jeune photographe reprenne un jour l'affaire du père ? On peut le supposer. Quoi qu'il en soit, sa mort inattendue a dû fortement peser sur l'avenir du commerce.
Le XXe siècle apporte en outre de profonds changements au métier. Peu à peu, la carte de visite se démode et subit la concurrence de nouveaux formats, tout aussi bon marché qu’elle. Le travail des professionnels évolue également : la rentabilité de l’atelier ne repose pluss seulement sur la production de portraits, mais aussi sur la vente de matériel, le développement et le tirage de photos privées. Enfin, Brackelaire doit faire face à une concurrence accrue : Colbert, Carlier, Messiaen, Ruys-Morel occupent également le marché.
En ce début de XXe siècle, Brackelaire a plus de soixante ans. En 1901, sa femme décède. Est-ce la vieillesse ou la lassitude qui le pousse à cesser ses activités ? Toujours est-il qu’en décembre 1904, la presse locale annonce la mise en location de la maison sise à la Place de Lille. L’année suivante, le vieux photographe vend à bas prix ses plaques sensibles, appareils et matériels photographiques restés inutilisés. Par cette liquidation, il met un terme définitif à sa longue carrière professionnelle.
Son impressionnante production n’est néanmoins pas perdue : le photographe Alfred Carlier qui officie à la rue du Curé Notre-Dame conserve les clichés de son confrère en vue d’éventuels retirages. Ce précieux et fragile héritage, à supposer qu’il existât encore une quarantaine d’années plus tard, sera malheureusement détruit dans les terribles bombardements de mai 1940.
Brackelaire a exercé son art pendant 40 ans. Sa longue carrière a accompagné toutes les évolutions des cartes de visite. Sa production est abondante et bien ancrée dans son temps. De par sa variété et son importance, elle compose un aperçu presque complet de l'histoire de la carte de visite à Tournai.
Source : « Photographes professionnels à Tournai au XIXe siècle »